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La Biélorussie, un allié de Moscou dans l’escarcelle d’Ankara

Commentary

La Biélorussie, un allié de Moscou dans l’escarcelle d’Ankara

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Ce 9 août 2020, tandis que les Biélorusses se pressent dans les bureaux de vote, un avion VIP de la flotte gouvernementale Bielaviadécolle en toute discrétion de Minsk. Direction : la cité balnéaire de Bodrum, en Turquie. La rumeur court : à quelques heures de la proclamation de son plébiscite (80,08 %), dont il sait bien qu’il sera contesté, le président biélorusse chercherait-il à mettre sa famille en sécurité (1) ?

Cette rumeur en dit long sur l’importance qu’ont prise les relations diplomatiques entre les deux pays depuis une dizaine d’années. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan fut d’ailleurs, à l’issue du scrutin du 9 août 2020, l’un des premiers chefs d’État à transmettre ses « félicitations » à M. Alexandre Loukachenko. Félicitations suivies cependant d’un lourd silence face aux manifestations populaires et à leur répression par le régime (2).

Même allure sportive, mêmes origines modestes et même gouaille populaire — même moustache, aussi : MM. Erdoğan et Loukachenko se ressemblent. « C’est à partir de cette relation personnelle forte [ leur première rencontre remonte à 2010] que les deux pays se sont véritablement rapprochés », précise Hakan Gunes, professeur associé à l’Université d’Istanbul et spécialiste des anciennes républiques soviétiques.

Les deux hommes partagent la même vision du monde, faite de rapport de forces, d’une conception autoritaire du pouvoir et d’une relation privilégiée au « peuple ». Ils nourrissent également le même sentiment obsidional, qui se traduit par leur dénonciation obsessionnelle des ennemis intérieurs ou extérieurs et par un commun mépris des droits humains. Ainsi, en matière de liberté de la presse, la Biélorussie et la Turquie se retrouvent respectivement à la 153e et à la 154e place du classement 2020 de l’organisation Reporters sans frontières (RSF).

Сette relation personnelle s’adosse à des intérêts stratégiques clairement identifiés de part et d’autre. La Biélorussie voit dans la Turquie, comme dans la Chine, un moyen de diversifier sa politique étrangère : il s’agit de desserrer l’étreinte parfois étouffante du « grand frère » russe (3), sans pour autant tomber dans les bras d’une Europe qui n’acceptera jamais complètement une dictature en son sein. Côté Turquie, la Biélorussie apparaît comme une aubaine économique — et diplomatique, pour sortir de son isolement et trouver un relais de puissance dans l’espace postsoviétique ; une carte à jouer vis-à-vis de Moscou.

Avant l’arrivée au pouvoir de M. Erdoğan, la relation n’était pourtant pas au beau fixe. Dans les années 1990, la Turquie s’alignait sur la position commune de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) face à une Biélorussie contestant l’hégémonie occidentale sur la marche du monde après la disparition de l’Union soviétique. Ainsi, le soutien de M. Loukachenko au président serbe Slobodan Milošević passait mal à Ankara, qui soutenait le camp bosniaque. De même, l’invitation à venir assister en 1999 aux festivités des 700 ans de l’Empire ottoman à Istanbul avait été annulée en signe de protestation contre la violente répression d’une manifestation par le pouvoir biélorusse.

Mais à partir de 2002, date de l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP, musulman conservateur devenu islamo-nationaliste), la Turquie décide de ne plus émettre de jugements sur la politique intérieure biélorusse. Parallèlement, une politique d’influence tous azimuts est lancée. À la manœuvre, comme dans d’autres pays : le mouvement islamique de Fethullah Gülen. En 2009, cet imam, alors proche de M. Erdoğan (il est aujourd’hui exilé aux États-Unis), se rend en personne en Biélorussie, où ses adeptes promeuvent le dialogue de civilisations, organisent des conférences avec de hautes personnalités du monde académique, lancent une association d’hommes d’affaires turcs et biélorusses (la Betid) et organisent des cours de turc.

Par la suite, le durcissement du régime à Ankara va de pair avec un renforcement des liens personnels et politiques entre les deux présidents. Les deux pays se soutiennent mutuellement dans plusieurs enceintes internationales : Organisation de la coopération économique de la mer Noire (Ocemn), Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Organisation des Nations unies (ONU), etc. À la suite de la destruction d’un SU24 russe par l’armée turque, le 24 novembre 2015, le président biélorusse refuse d’adopter les sanctions russes contre la Turquie.

En juillet 2016, le chef de l’État biélorusse condamne directement et sans ambiguïté la tentative de coup d’État militaire contre M. Erdoğan. Trois mois plus tard, en novembre 2016, ce dernier se rend à Minsk. Il est accompagné de quelque deux cents hommes d’affaires. Résultat : les échanges commerciaux ont été multipliés par deux depuis 2009 malgré une conjoncture globalement défavorable, et la Turquie est maintenant le sixième fournisseur de la Biélorussie. En termes d’investissements, en 2019, la Turquie (550 millions de dollars) était en deuxième position, après la Russie (4 milliards de dollars) et avant la Chine (370 millions de dollars) (4). De nombreux hôtels et casinos sont construits et gérés par des Turcs. Ce qui conduit certains à s’interroger sur l’existence de réseaux de blanchiment d’argent.

C’est également lors de sa visite post-coup d’État, en novembre 2016, que le président turc inaugure la mosquée de Minsk, dont la reconstruction a largement été financée par la Turquie après que les Saoudiens et les Omanais ont abandonné le projet vingt ans auparavant. À l’extérieur, l’édifice, centre culturel autant que religieux, est orné de motifs tatars, tandis qu’à l’intérieur le mihrab (niche architecturale pratiquée dans le mur intérieur pour indiquer la direction de La Mecque) et le minbar (chaire d’où est prononcé le prêche de l’imam), fabriqués en Turquie, sont d’inspiration ottomane.

Malgré le tout petit nombre de musulmans que compte son pays — moins de 1 % de la population, soit autour de 30 000 personnes sur 10 millions d’habitants —, M. Loukachenko joue la carte diplomatique musulmane. En 2006, il dénonce violemment les caricatures du prophète Mahomet, dans un contexte où les références à Dieu se font plus fréquentes dans ses propres discours. En 2016, il sait gré à M. Erdoğan de l’avoir fait inviter à l’Organisation de la conférence islamique à Istanbul. Les Turcs soulignent régulièrement la tolérance des Biélorusses vis-à-vis de l’islam, par opposition aux persécutions que les musulmans subiraient en Europe de l’Ouest. Cette tolérance, cependant, repose largement sur l’invisibilité de cette infime minorité.

L’appui continu de la Biélorussie à l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabakh rapproche également Minsk d’Ankara. Nourri de l’hostilité de M. Loukachenko à toute forme de séparatisme, ce soutien déjoue les clivages confessionnels qui tendraient à voir les Biélorusses, majoritairement orthodoxes, prendre parti pour leurs coreligionnaires arméniens.

La Biélorussie fournit l’armée azérie en matériel militaire (notamment le lance-roquettes Polonez) et s’est toujours assurée que l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), l’« OTAN russe », à laquelle l’Arménie appartient, mais pas l’Azerbaïdjan, reste une alliance politique souple et non contraignante. C’est également la position de Moscou. Mais, contrairement à son voisin biélorusse, la Russie arme les deux belligérants caucasiens, ce qui lui assure un rôle d’arbitre dans le conflit (lire « Bras de fer russo-turc dans le Caucase »). Là encore, en se rapprochant de Bakou comme d’Ankara, il s’agit pour Minsk de conserver une autonomie stratégique maximale vis-à-vis de Moscou.

Depuis cet été 2020, la Biélorussie et la Turquie, deux États pivots pour l’Europe en termes d’infrastructures, de transports terrestres et énergétiques (5), occupent grandement l’attention des vingt-sept. La première, en raison de la répression que le régime mène contre les centaines de milliers de manifestants descendus dans la rue au nom de la démocratie ; la seconde, en raison de sa projection de puissance militaire en Libye, à Chypre, en Méditerranée orientale et dans le Caucase.

Or le Conseil européen du 1er octobre 2020, prudent, voire timide, vis-à-vis du président turc, lequel dispose de multiples moyens de pression, a reporté à décembre la décision de sévir contre la Turquie. En revanche, il n’a pas hésité à sanctionner rapidement la Biélorussie — plus précisément plusieurs hauts cadres du régime, puis, début novembre, le chef de l’État en personne.

Si M. Loukachenko aime à se voir en homme fort aux côtés de M. Erdoğan (comme de M. Vladimir Poutine ou du président chinois Xi Jinping), le voilà rattrapé par l’amère réalité des rapports de forces.

par Ariane Bonzon

Source: Le Monde

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