«Poutine agit comme un officier de renseignement» : comment le président russe déstabilise ses interlocuteurs

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DÉCRYPTAGE – Que ce soit avec Macron, Hollande, Sarkozy ou Erdogan, le chef du Kremlin use de nombreuses techniques pour tenter d’intimider les responsables politiques avec lesquels il doit traiter.

L’image a fait le tour du monde. Une grande table de marbre blanc, longue de plus de cinq mètres. Emmanuel Macron s’est installé face à Vladimir Poutine, dont les ambitions belliqueuses vis-à-vis de l’Ukraine étaient de moins en moins cachées. Si le contexte sanitaire a été invoqué pour expliquer la distance, les symboles n’en restent pas moins forts. Le président russe n’est pas venu accueillir le chef de l’État français sur le tarmac ou bien sur le perron du Palais, mais à l’intérieur. En bonus, Emmanuel Macron s’est vu offrir une coupe de champagne… russe. Rappelant ainsi qu’en juillet 2021, la Russie a voulu s’approprier la prestigieuse appellation de «champagne».

Ce 7 février, Vladimir Poutine n’était pas à son coup d’essai. En novembre 2007, alors qu’il recevait la chancelière allemande Angela Merkel, un labrador noir est entré dans la pièce. En quelques secondes, l’ancienne chancelière s’est raidie – elle est terrorisée par les chiens depuis son enfance. Une occasion de plus pour Vladimir Poutine de déstabiliser son invitée et imposer ses conditions.

«Poutine mène les affaires de l’État comme un officier de renseignement, métier qu’il a exercé avant de prendre la tête de la Russie, confie au Figaro Vladimir Fédorovski, ancien diplomate russe et auteur de Poutine et l’Ukraine : les faces cachées de la crise (éd. Balland). Il prépare le terrain, choisit ses interlocuteurs et comment il les reçoit.»

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Imposer son tempo

Le président russe n’hésite pas à chambouler le protocole, pourtant établi avec précision par les deux équipes présidentielles. «Nous ne sommes restés que deux ou trois heures dans la salle qui devait accueillir la conférence car le dîner prévu n’a pas eu lieu», confiait François Hollande, lors d’un entretien au Point , dans lequel il relate «comment (il a) négocié avec Poutine». Le temps pressait et tout s’est joué dans l’autre pièce, une sorte de grande salle d’attente, où des sandwichs, à la limite du comestible, nous ont été servis». Tel un chef d’orchestre, Vladimir Poutine impose son rythme.

Le 5 mars 2020, le président turc Recep Tayyip Erdogan est reçu à Moscou pour discuter de la situation en Syrie. Alors qu’il pensait être reçu par le chef du Kremlin, ce dernier l’a fait attendre pendant deux longues minutes. Un classique, donc, pour déstabiliser son adversaire, dont le président russe semble se délecter à chaque fois.

Le 28 septembre 2015, encore, Vladimir Poutine rencontre Barack Obama. Alors que les deux présidents avaient une heure devant eux, le chef du Kremlin a torpillé la discussion en monopolisant 45 minutes pour énumérer les affronts américains envers la Russie.

«Poutine a besoin d’être le maître des horloges et n’hésite pas à le montrer, analyse Anne de Tinguy, chercheur au CERI de Sciences Po. Il impose de très longues négociations, de plusieurs heures.» La professeur émérite à l’INALCO prend l’exemple des négociations de Minsk qui se sont étalées durant toute une nuit. Autre exemple, la discussion entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine a duré plus de cinq heures. «C’est clairement une volonté de Poutine d’épuiser l’adversaire, note la spécialiste. Qui plus est, il répète pendant des heures que la Russie est un pays humilié et maltraité par les Occidentaux, et que ceux-ci lui sont redevables.»

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Menaces verbales

«C’est bon, tu as fini là ?» Alors que Nicolas Sarkozy rendait visite à son homologue russe en 2007 pour «aborder tous les sujets qui fâchent», comme la Tchétchénie ou l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, Vladimir Poutine a répliqué et menacé, selon les propos rapportés par ses conseillers de l’époque : «Alors maintenant de deux choses l’une : ou bien tu continues sur ce ton et je t’écrase, ou alors tu arrêtes de parler comme ça et tu verras, je peux faire de toi le roi de l’Europe».

«Vladimir Poutine ponctue son discours de formules grossières et humiliantes pour accroître l’impact», relatent les anciens proches du président Sarkozy dans le documentaire Le mystère Poutine de Nicolas Hénin. Une offense également vécue par François Hollande. «Il use aussi de ses colères, qui peuvent aller jusqu’aux extrêmes, et de menaces, qui peuvent être presque directes à l’égard de ses interlocuteurs, toujours les plus faibles», raconte-t-il au Point. La menace militaire fait partie de son panel.

Faire monter la tension autour d’un conflit armé

Isabelle Facon, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique et maître de conférences à l’École polytechnique, rappelle au Figaro les récentes menaces nucléaires du président russe. «Ce n’est pas la première fois qu’il rappelle que la Russie est une puissance nucléaire, concède-t-elle. En demandant le relèvement du niveau d’alerte des forces de dissuasion, il fait monter la pression d’un cran et joue sur l’ambiguïté, c’est une forme d’escalade dans le signalement de sa détermination pour garder la haute main quelles que soient les difficultés sur le terrain et malgré les pressions occidentales.»

Le chef du Kremlin manie également la référence historique à la perfection. Ce nostalgique de la Russie impériale et «éternelle» prépare, pour chacun de ses homologues étrangers, une allusion historique… mettant bien évidemment en valeur la Russie. La chaise d’Emmanuel Macron avait, par exemple, été installée devant un grand tableau d’Alexandre Ier, empereur belliqueux qui a participé à la chute de Napoléon Ier, après de multiples batailles entre 1804 et 1815.

Napoléon, un personnage que Poutine affectionne et aime afficher au visage des présidents français En décembre 2014, quelques semaines avant la réunion de Minsk, il avait remis à François Hollande une lettre de l’ancien empereur, écrite lors de la retraite de Russie. Encore une manière de rappeler sa place et «les victoires du passé».

«La référence à l’Histoire est un élément essentiel dans le narratif poutinien», observe Anne de Tinguy. Il multiplie les comparaisons à la Seconde Guerre mondiale : «Poutine souligne inlassablement que c’est grâce à l’URSS que le nazisme a été vaincu, en concluant que le monde a une dette envers la Russie.»

Par Marie-Liévine Michalik

Source: Le Figaro


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